Obscénité

Extrait de Le cinéma obscène d’Estelle Bayon

Le gros plan comme écriture fragmentaire de la chair

«  Le fragmentaire résulte de la volonté de destruction d’un ensemble, de celle d’affronter le vide et la disparition » et le gros plan dévoile ainsi le vide entre les plis, la disparition de l’individu dans la matière même qui le constitue, et dans la décomposition du corps, la réalité de la chair exprimant la mort à venir. Dans l’un des gros plans de Persona de Bergman, Liv Ullman prend la main de Bibi Anderson, les mains sont filmées en très gros plan mais Bibi ôte rapidement la sienne en disant que « ça ne se fait pas, ça porte malheur » comme pour dire que ce plan trop proche est de mauvaise augure, et donc obscène, puisque obscenus signifie « de mauvais augure ». Surtout, cadrer une partie, c’est cacher les autres, c’est donc annihiler le sujet dans sa globalité. C’est démembrer en annulant le reste, en le rendant inutile. Le cadre découpe le corps, le dé-forme au sens où il brise la forme humaine du corps dans sa globalité, et une violence sourde émane de ce geste de cinéaste que constitue le cadrage.

Le langage cinématographique vient mettre en évidence, vient (dé)montrer la défiguration du corps souffrant du XXe siècle avec lequel il naît, le corps devenu objet de haine, anéanti en tant que sujet – la Shoah – réifié, dégradé, qui inscrit le cinéma dans la lignée de l’art contemporain : « L’artiste, cette fois, ne fait plus de l’homme, il le défait (…) en usant de rhétoriques d’agression, d’avilissement, d’humiliation, voire de banalisation. L’important : en finir avec le principe humaniste de la dignité ». Détaillé, catalogué, le corps est un objet d’étude que les plans gynécologiques enchaînés du porno, presque microscopiques, viennent exposer, en dénuant la scène de sentiments mais réduisant le corps à son anatomie.

Mais le cinéma obscène veut moins détruire le corps et l’abîmer – et le plonger dans l’abîme – que dénoncer la haine de l’homme pour l’homme pour reconstruire ensuite le sujet, car « On peut abîmer (…) parce que l’on hait. On peut aussi abîmer parce que l’on aime. Aussi bien, on peut agresser parce que l’on veut tuer, mais cet acte homicide, dans certains cas, aura une visée résurrectionnelle : détruire pour refonder ». Le cinéma est l’art qui refonde, car il est montage, et mouvements.

Un grand exemple de démembrement est celui du Mépris de Jean-Luc Godard, où Brigitte Bardot incite son époux à regarder son corps nu dans la glace en lui demandant s’il en aime chaque partie qu’elle énumère : pieds, chevilles, genoux, cuisses, fesses, seins, épaules, visage qu’elle décompose ensuite : bouche, yeux, nez, oreilles. Laval répond affirmativement à chacune. « Donc tu m’aimes totalement ? ». «  Oui. Je t’aime totalement, tendrement, tragiquement ». Jean Baudrillard cite cette scène comme exemple de la perversion sexuelle, qui est de ne pas saisir l’autre comme objet de désir dans sa totalité singulière de personne, mais dans le discontinu. Ainsi, l’autre se transforme en le paradigme des diverses parties érotiques de son corps. Le cinéma pornographique illustre l’idée que « La femme résolue en un syntagme de diverses zones érogènes est vouée à la seule fonctionnalité du plaisir (…) » puisqu’elle est l’outil d’une mécanique construite dans le but du désir et de la jouissance d’un publique principalement masculin.

Anecdote pas anodine : La scène citée du Mépris n’était pas dans la première version du film. Elle fut rajoutée après, “à la demande” des producteurs américains, qui voulaient voir Brigitte Bardot nue. God bless les obsédés. Une scène si mythique …
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