La Joconde et cette histoire de moustaches

« La Joconde sourit parce que tous ceux qui lui ont dessiné des moustaches sont morts. » André Malraux

Au premier abord, on ne peut que penser à Marcel Duchamp et Salvador Dali. La démarche dadaïste (1919) éminemment provocatrice tourne en dérision la sacro-oeuvre de Léonard de Vinci. Il s’agit de dessiner sur une carte postale représentant Mona Lisa des moustaches et un bouc, et d’intituler cette farce L.H.O.O.Q., prononcé Look ou Elle a chaud au cul. Dans un esprit de désacralisation, Marcel Duchamp montre ainsi le statut d’icône de La Joconde et l’adoration du public pour cette oeuvre, qui rappelons-le fut l’objet d’un véritable battage médiatique même si le terme est anachronique. En effet, huit ans auparavant, Vincenzo Peruggia vola la toile et pendant deux ans, on vint admirer les clous qui suspendaient le tableau, jusqu’à son retour en 1913. A noter que la popularité de cette oeuvre exposée au Louvre fut certes accentuée par cet événement, mais déjà au XIXe siècle, elle se trouva accrue par le mouvement romantique qui fit apparaître la notion de génie qui scierait si bien au personnage de Léonard de Vinci. Les romantiques trouvèrent dans cette peinture certaines de leurs aspirations, définies ainsi par Charles Baudelaire en 1846 : « Qui dit romantisme dit art moderne, – c’est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini, exprimées par tous les moyens que contiennent les arts. » Et comment ne pas citer l’éloge du romancier Théophile Gautier : « Quelle fixité inquiétante et quel sardonisme surhumain dans ces prunelles sombres, dans ces lèvres onduleuses comme l’arc de l’Amour après qu’il a décoché le trait ! […] Jamais l’idéal humain n’a revêtu de formes plus inéluctablement séduisantes ».

A ces mots dithyrambiques s’oppose le regard satirique de 1954 du surréaliste Salvador Dali. Critique de l’art académique, des formes classiques, l’artiste dit aussi à travers cette photographie : « je suis la nouvelle icône, la nouvelle Mona Lisa. » Il ne faudrait pas oublier le caractère excentrique et l’ego un tantinet surdimensionné du peintre, ainsi que son admiration pour de Vinci. Son autoportrait en Mona Lisa est tout autant une critique qu’un hommage.

Mais André Malraux en insistant sur « tous ceux » ne fait certainement pas uniquement référence à ces deux artistes, mais parle plus généralement de tous ceux qui ont repris La Joconde et qui ont ainsi critiqué sa sacralisation par le monde de l’art et le public, tout en perpétuant sa renommée. Pensons à Andy Warhol et sa Mona Lisa traitée comme un vulgaire objet de consommation, puisque « Cent Mona Lisa valent mieux qu’une. » Ou pour citer un artiste moins connu, Robert Filliou est l’auteur de La Joconde est dans l’escalier qui apparente la figure féminine à une femme de ménage. Et si l’on devait établir une liste d’oeuvres où l’on retrouve Mona Lisa, je crains que la longueur de l’article en découragerait plus d’un. La célébrité de La Joconde ne semble donc pas éprouver le besoin d’être démontrée.

Cependant, cette fascination collective peut prêter à une interrogation. Mais que ce soit la vague romantique, la figure de Léonard de Vinci, le vol de Peruggia ou encore les mystères qui entourent cette oeuvre (même s’il ne s’agit pas là d’un cas exceptionnel), rien ne semble vraiment expliquer l’attirance générale pour cette peinture. Alors, au lieu de rechercher dans le passé des arguments pour une telle popularité, peut-être faut-il tout simplement l’admirer ? Je ne sais si c’est la masse photographique, la vitre aux multiples reflets ou la distance imposée, mais à la vue de cette mythique toile, rien ne vient éclairer ma compréhension de sa si grande renommée. Le véritable mystère de La Joconde semble résider dans sa célébrité. S’il me paraît difficile d’exposer les raisons de cet envoûtement presque universel, il n’est cependant pas inexact d’affirmer que l’absence de sentiments (et quoi de pire que la neutralité en art ?) trouve son origine dans une quasi-omniprésence de cette image. Des filtres se superposent à notre regard lorsqu’il affronte la véritable icône. Et les touristes viennent, comme des pèlerins, reconnaître la sainte image. Ce langage religieux ne peut étonner, car La Joconde est devenu un symbole d’une mythologie nouvelle, une mythologie qui transcende les différences culturelles, les traditions iconiques des civilisations pour réunir un monde unifié, ou « globalisé » pour reprendre les mots de nos livres d’histoire. Après les guerres mondiales, le nazisme, la guerre froide ou encore la course pour l’armement nucléaire, la foi dans le progrès comme amélioration future de la condition humaine – et cette libération renvoie autant au christianisme qu’au marxisme ou au positivisme – fut vivement ébranlée, ce qui est décrit par Jean-François Lyotard comme l’abandon des grands récits. Ce rejet d’une structure fondamentale de la pensée occidentale, peu à peu imposée au monde, ne signifie pas la fin de tous mythes, mais seulement leur nouveauté. Et La Joconde est un reflet de ces mythes post-modernes imbriqués dans l’inconscient de l’homme nouveau.

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3 Responses to La Joconde et cette histoire de moustaches

  1. Agathe says:

    Personnellement, je préfère largement les versions de Dali et Duchamp, les moustaches apportent quelque chose au sujet qui est à la base plutôt fade (je trouve). Enfin, je crois que ma version préférée reste et restera celle-là : http://www.barbiemamuse.com/images/la_joconde_leonard_de_vinci1.jpg
    Oui oui oui ;).
    Plus sérieusement, j’ai jamais vraiment compris ce culte et cet intérêt universel pour La Joconde, il y a tellement “mieux” comme tableaux… Du coup, ton article aura eu le mérite de m’éclairer un peu sur tout ça et c’est plutôt cool !

    • pursonate says:

      Je préfère également les versions de Dali et de Duchamp qui sont amusantes et provocantes. (Et la version Barbie est sympathique aussi.) La Joconde aujourd’hui est une image que l’on vient reconnaître. Mais lorsque l’on essaie de la connaître, le mot est bien trouvé : c’est fade et le mystère dont on a toujours parlé à la vue de cette oeuvre est totalement absent. Je viens de voir qu’André Chastel a écrit un livre sur cette oeuvre, L’Illustre incomprise, et qui développe cette même idée de mythe, mais probablement en plus approfondi. Daniel Arasse a enregistré une chronique sur La Joconde que j’ai lu (voir ici), qui est assez intéressante mais qui ne m’avait pas totalement convaincue, puisque les questions de temporalité liées au portrait sont déjà soulignées dans des peintures flamandes de la première moitié du XVe siècle de Van Eyck ou Van der Weyden.
      Bref, merci pour ton commentaire !

  2. Pingback: Défi 125 pour les Croqueurs de Mots :Savez vous pourquoi la Joconde rit ? | Je vais bien, tout va bien!Je vais bien, tout va bien!

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